ECLATS DE LIRE 2026
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DONALD RAY POLLOCK
Knockemstiff, Ohio

Traduction révisée de l'américain de Philippe Garnier

"Un soir d’août au Torch Drive-in, quand j’avais sept ans, mon père m’a montré comment faire mal à quelqu’un. Il était bon qu’à ça. C’était il y a des années, quand aller au cinéma en plein air était encore une nouveauté dans le sud de l’Ohio. Ils donnaient Godzilla, et en première partie un film de soucoupes volantes à la con qui montrait comment des moules à tarte pouvaient conquérir le monde."

Nyctalopes


THIERRY LE PENNEC
Le visage du mot: fils

"De nos jours beaucoup de parents « mitraillent » leur progéniture, puis « postent » leurs clichés sur les réseaux dits sociaux : naissances, biberons et tétées, premières dents, premiers pas ad libitum.
Clichés, clichés, clichés.
Thierry Le Pennec ne photographie pas, et l’idée qu’il ait un compte « insta » ferait sourire ceux qui le connaissent. Mais il est « père ». Et s’est demandé, dès qu’il est devenu ça, un père : « c’est quoi, au juste, être père ? ». Vaste question n’est-il pas ? alors il a écrit des poèmes. Pour accompagner son « fils » dès sa naissance et tenter de répondre à cette question.
Les poèmes de Thierry Le Pennec ne sont pas des « clichés » - basta les biberons, les premières dents, les premiers pas ! - mais des « instantanés ». Pris sur le vif - le vif joyeux ou angoissé - du compagnonnage d’un père et d’un fils.
Que le premier poème de ce recueil soit la mise au monde du fils – le jour anniversaire de la mort de Jimi Hendrix « voodoo child » - et le dernier voie la « Belle Fille » enceinte et le fils devenir père n’est en rien innocent. C’est quoi au juste « être père » « être fils » ? une affaire de Temps, notre « part commune » ?
... Certes mais pas que ....
L’affaire est beaucoup plus compliquée et beaucoup plus simple."


Roger Lahu


"Alors l'élagage

ensemble avec le fils
au talus des chênes de nos
tronçonneuses il grimpe
aux têtes têtardes coupe
les longues branches c'est un
émondage à peu près dans les règles fracas
amoncellement sur le fil
déposé de la clôture je
débarde à mesure c'est la
troisième fois en vingt ans la prochaine
ce sera lui, quelqu'un. "

La page Thierry Le Pennec sur Lieux-dits


TARIK NOUI
Cathédrale

"Les sirènes de police.
Les loups.
Les poubelles en feu pour la fête nationale. Les voitures en feu le 31 décembre. Les ombres du matin. Le prolétariat en marche, le prolétariat qui fait du surplace. Qui rentre chez lui. Télés trop fortes en été. Sachets de colle par terre. Cartouches de protoxyde. Pour rire. Suie noire des immeubles. Les radiateurs en panne l’hiver, les climatiseurs suffocants en été. Les enfants tard le soir. Jeux de sueur et de sexe dans les caves. Éclosions de monstres. Les ascenseurs hors service. Boîtes aux lettres sans nom. Brûlées. Éventrées.
Une fille mère de seize ans trimbalait sa poussette."

Nyctalopes


ANTONIN FEURTÉ
Lâcher les chiens

"J’arrive à bout de forces à la dernière planque du père. C’est la fin d’après-midi. Un plateau marécageux bordé de hêtres et de pins sombres. Les ruines d’une bergerie. Une masure à l’abandon. Derrière le carreau, un rideau en dentelle jaunie. Aucun signe de vie. Une friche, à peine plus grande qu’un demi-terrain de foot, recouverte par la végétation. Près de la mare croupie aux berges écroulées, les orties m’arrivent à la poitrine. Je fends les broussailles jusqu’à la maison. Enfonce d’un coup d’épaule la porte gondolée. M’écroule à l’intérieur."

Nyctalopes


BENJAMIN DIERSTEIN
14 juillet

"Au gré des scandales qui secouent la Mitterrandie, des crises successives au sein de Beauvau et de la montée fulgurante de l’extrême droite, tous se dirigent vers un seul point de mire qui leur permettra enfin de découvrir la vérité sur Geronimo et Khadidja Ben Bouazza : Beyrouth. Ce chemin de croix sera aussi celui de la perte de leurs dernières illusions. Le troisième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom François Mitterrand, Christian Prouteau, Paul Barril, Charles Pasqua, Gaston Defferre, Jean-Marie Le Pen, Alain Orsoni, Carlos et Jacques Vergès. Benjamin Dierstein est né à Lannion, dans les Côtes-d’Armor. Enfant des cités HLM bretonnes et des comptoirs de bistrots, biberonné à Ellroy, Peckinpah et Cimino, il dirige actuellement le label de musiques électroniques bretonnes Tripalium Corp. "

Nyctalopes


LEONARDO PADURA
Aller à La Havane

Trduction de l'espagnol (Cuba) de René Solis

"C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à “aller à La Havane”. Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse : je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai : en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d’“étrangéité”. En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours ici, dans ma maison de Mantilla,La Havane, Cuba."

La page Leonardo Padura sur Lieux-dits


FERNANDO ARAMBURU
Oiseaux de passage

Traduction de l'espagnol de Claude Bleton

"Nikita, si un jour tes yeux tombent sur cet écrit, tu sauras que je t’ai aimé ; même si dans les grandes lignes tu as été un putain de désastre, sûrement comme nous tous, chacun à sa manière. Je ne sais pas pourquoi je ne t’ai jamais dit que je t’aimais. Peut-être par timidité. Si ça se trouve, en dépit de tout et de tant de livres lus, je suis peut-être un idiot. Bref, pardonne-moi."


ELIN ANNA LABBA
Je suis la mer

Traduction du suédois Françoise Rule

"Le lac avait envahi la hutte. La porte bleu vif était grande ouverte, la couleur des lattes se reflétait dans l’eau. La porte avait-elle bougé ? Iŋgá avait dû se tromper. Calme plat dans le soleil de minuit, le lac brillait comme du beurre ou de la graisse de baleine. Gras et glacial. Tout s’était fondu ensemble : le lac, la montagne et le village, et sur le rivage qui n’en était plus un, se tenait Iŋgá, silencieuse. Elle tentait de dire quelque chose, mais les mots ne venaient pas. Le lac les avait peut-être engloutis. Elle avait l’impression qu’ils étaient quelque part sous la surface, qu’ils s’efforçaient de la toucher."

Nyctalopes


JUSTINE ARNAL
Rêve d'une pomme acide

"La journée d’été s’épuise dans une langueur presque immobile, bleutée et pleine d’ennui. Bientôt viendra l’orage. Il a fait lourd toute l’après-midi, les corps ont gonflé ; partout, les gestes s’égarent, les têtes s’oublient. Le ciel est une nasse électrique prête à se décharger.
Quelque part une femme hurle « baisse le son on n’est pas sourds » en déposant une pile de vaisselle dans l’évier. Elle s’appelle Élisabeth Witz. La Marseillaise se répand dans le salon, la salle à manger, la cuisine. Il y a un match à la télévision.
Dès le réveil, les paupières à peine déprises de la nuit, son mari l’a annoncé : « Ce soir le match est décisif. » Hier aussi, il l’était, et après-demain il y en aura un autre qui le sera aussi, mais aujourd’hui c’est différent car tout se joue dans le match de ce soir, Éric Richard ne veut pas rater ça. Il a averti sa femme et ses trois filles : « Ce soir, c’est moi qui ai la télé. » D’habitude il ne prévient pas, mais cela ne l’empêche pas de l’avoir (sauf exceptions – rares, âprement négociées).
Éric Richard s’y connaît en télé, il sait ce qu’il faut regarder. Les femmes de son foyer ne cherchent pas à le contredire. Par lassitude, désintérêt, résignation – un peu tout cela à la fois – elles ne se battent pas. Elle savent : quoi qu’elles disent, l’homme est prioritaire pour la télé. Elles préfèrent faire autre chose, même si autre chose n’est rien. Parfois Éric propose à sa femme, à ses filles : « Tu peux regarder ça avec moi si tu veux. » Parfois, aussi, il impose : « Il faut absolument que tu viennes voir ça, c’est un chef-d’œuvre. »
Éric Richard autorise, contraint ou empêche. C’est l’homme. C’est le père."

" Je vis avec ton fantôme, que je chasse ou appelle. Tes ombres sont amples et multiples. Elles surgissent partout sans crier gare.
Tu as laissé beaucoup de blanc. Beaucoup d’absence, d’espace. De cette liberté douloureuse que tu m’as offerte, quelque chose se donne ici en ton nom. Plus je t’exhume de ma mémoire, plus je t’invente. "

Nyctalopes